Hippisme

Interview – Ecurie Zakaria Hakam : Mouna Bengeloun nous en dit plus


En décembre 2009, quelques saisons seulement après sa victoire historique dans le Prix Fille de l’Air (Gr3) sur l’hippodrome de Toulouse, Zakaria Hakam, alors propriétaire et éleveur tête de liste au Maroc, disparaissait. Depuis, son écurie n’a jamais vraiment quitté le dessus du panier. Rebaptisée « Écurie Zakaria Hakam », la structure conserve un élevage conséquent, au Haras Zak Stud et chez Zak Bloostock, continuant de faire courir aussi bien dans le Royaume qu’en France. Nominée le mois dernier au Sheikha Fatima Bint Mubarak Ladies Awards dans la catégorie meilleure éleveuse, Mouna Bengeloun qui a repris le flambeau aux côtés de ses enfants, nous a accordé un entretien et s’est confiée longuement, sans retenue, sur l’évolution de l’organisation ainsi que sur la place qu’elle y tient.

Mouna Bengeloun, qui se cache exactement derrière l’Ecurie Zakaria Hakam?
Ce sont mes enfants qui sont les animateurs de tout ça. Ils ont décidé de continuer cette activité à la mort de leur père et moi, j’ai décidé de les aider en mettant tout en oeuvre pour essayer de continuer au mieux.

Après la mort de Zakaria Hakam, c’était une obligation pour vos enfants de faire perdurer sa casaque et son élevage ?
Ce n’était pas une obligation, mais ils savaient quelle implication leur père avait dans ce milieu et tous les sacrifices qu’il avait eu à faire à ce niveau. Donc, c’est un choix qu’ils ont fait de continuer cette activité qui tenait à cœur à leur père.

Lorsque vous avez décidé de les aider, vous vous y connaissiez aux courses ?
Non, j’étais complètement novice dans ce milieu. J’ai pris la relève sans aucune expérience et d’ailleurs, avec beaucoup de naïveté au départ. Et puis, finalement, j’apprends sur le tas.

Cela a dû être particulièrement difficile au départ…
Ah, bien sûr, cela a été très difficile. En même temps, je n’imaginais pas l’ampleur du travail qui avait été fait avant. Toute le monde entend parler de course de chevaux, mais on ne se doute pas à quel point c’est pointu et le temps que ça peut prendre. Je crois qu’être patient, c’est la première qualité d’un propriétaire.

Comment jugez-vous l’évolution de l’écurie Zakaria Hakam depuis 2009 ?
Peut mieux faire et fera certainement mieux. On a mis en place beaucoup de choses et on essaie de monter en qualité tout en gardant des effectifs raisonnables.

Depuis votre prise de fonction, quel est votre meilleur souvenir ?
Toutes les victoires sont savoureuses, même les petites, donc j’en ai plein. En fait, ce qui est extraordinaire, c’est de faire naître un cheval, de l’élever et de le faire arriver au top.

Et le pire ?
Je me rappellerai toujours de l’accident de Knizou (Mon Ali) à la sortie des boîtes de départ. Ça a été terrible, car elle a eu la jambe broyée et il a fallu l’euthanasier. Ça franchement, c’est mon pire souvenir.

L’année 2018 a plutôt bien commencé pour l’Ecurie Zakaria Hakam, notamment grâce au succès de Kerchera (Kerbella) dans le Prix Ouarzazate (Listed PA-1.900m). Gagner de grandes courses, cela fait partie de vos principaux objectifs ?
Bien sûr, notre objectif majeur est de gagner de grandes courses et si possible avec notre élevage, sur lequel on a beaucoup investi et sur lequel on continue de beaucoup investir. Et pour ça, il faut beaucoup de temps et beaucoup de patience.

Comment fonctionne le management de l’écurie Hakam au quotidien ?
Il y a un entraîneur professionnel, Eric Legrix qui s’occupe de l’entraînement des chevaux et qui gère son équipe et son effectif. Au niveau de l’élevage, il y a Essam El Annabi qui gère ses troupes au quotidien. Evidemment, ils ont l’aide de consultants qui viennent régulièrement : vétérinaires, maréchal-ferrant, etc…. Mais tout ça est un travail d’équipe, car il faut faire naître le cheval, gérer sa croissance, le faire arriver gentiment au pré-entraînement et ensuite, seulement, gérer sa carrière de façon très professionnelle. Tout ça, est extrêmement difficile.

Aujourd’hui, vous vous définiriez plus en tant que propriétaire ou manager ?
Je suis stratège et manager, on va dire. Mais bien sûr, je m’occupe de beaucoup de choses sur le plan logistique. Cela va du choix des souches jusqu’à celui des saillies, en passant par le peu d’achat de chevaux que l’on fait. On essaie de faire des choses intelligentes, vu que nos budgets ne sont pas non plus énormes. Mais surtout, j’essaie de soutenir à la fois l’équipe et les chevaux dans leur effort. C’est ça, mon job principal. Donc, stratégie, orientation et aussi soutien de chacun.

Depuis le printemps 2017, vos chevaux sont entraînés au Maroc par Eric Legrix. Pour quelle(s) raison(s) avez-vous fait appel à ses services, alors que tout semblait aller pour le mieux entre vous et Erick Sotteau, le précédent entraîneur de l’écurie ?
Eric Sotteau est resté quelques années puis a dû rentrer en France pour des raisons personnelles. Bien sûr, je lui souhaite le meilleur car c’est un charmant monsieur. Mais à ce moment là, il a fallu trouver un autre entraîneur et j’ai eu la chance de tomber sur Eric Legrix, un grand grand professionnel qui s’investit tout les jours de façon énorme. Donc, je suis ravie.

Durant les deux ou trois dernières saisons, plusieurs de vos chevaux ont également gagné en France sous l’entraînement d’autres professionnel de renom, tels Freddy Head, Giuseppe Botti ou encore Henri-François Devin. Comment choisissez-vous vos entraîneurs ?
Déjà, je parlerai de Mikel Delzangles qui est l’entraîneur historique de notre casaque depuis le temps de Zakaria…

Mikel Delzangles qui, d’ailleurs, vous avez fait gagner Groupe 3 dans le Prix Fille de l’Air….
Absolument, avec Afaf (Spectrum) qui était sous son entraînement. C’est vraiment un entraîneur fantastique. On a aussi Antoine de Watrigant, depuis quelques mois. Après, c’est selon les chevaux et leur caractéristiques que l’on choisit les entraîneurs, tout en gardant une écurie très limitée. En France, cela reste une très petite écurie. Donc, je les choisis pour leur professionnalisme et en fonction de leurs caractéristiques. Evidemment, ce sont tous de très grands professionnels, mais qui ont chacun une approche différente de leur métier.

Vous arrive-t-il parfois de peser sur le programme de vos chevaux ?
Non, je discute toujours avec les entraîneurs. Peser, c’est à dire les obliger à faire des choses, jamais. Mais je discute avec eux en général et je leur laisse toujours le choix des courses. C’est à l’entraîneur de prendre ses responsabilités et de faire selon les chevaux, c’est lui qui les connaît le mieux et qui sent les choses.

Aux ventes, comment procédez-vous ? Une ou plusieurs personnes vous assistent ?
En fait, nous achetons assez peu de chevaux. Et selon où on a décidé d’acheter pour varier les courants de sang, on se fait conseiller bien sûr par des professionnels. Après, nous investissons beaucoup plus dans des saillies de tops étalons sur le plan international, pour encore une fois varier les courants de sang. Et pour cela, nous déplaçons pas mal de poulinières chaque année. Bien sûr, au niveau pur-sang anglais, parce que pour le pur-sang arabe, on bénéficie de semences importées grâce à l’insémination artificielle et pour certaines, de l’aide de la SOREC.

Au Maroc, votre écurie est composée de pur-sang anglais, de pur-sang arabe et anglo-arabe. Quel est votre politique à ce sujet ?
L’essentiel pour nous, c’est de rester en effectif limité, il n’est pas question que l’effectif augmente. Donc il y a un tri très rigoureux….des poulinières et des chevaux, pour essayer de toujours augmenter le niveau. Maintenant, on essaie de ne jamais perdre les vieilles souches qui ont brillé par le passé. Parce qu’on voit dans tous les élevages, qu’il y a un renouvellement des vieilles souches. Et donc, c’est important de toujours garder au moins une femelle de ces vieilles souches.

Combien de chevaux possédez-vous aujourd’hui pour courir et à l’élevage ?
On va dire environ 150

Dernièrement, vous avez été nominée dans la catégorie ‘’Eleveuse de l’Année’’ à l’occasion des Sheikha Fatima Bint Mubarak Darley Arabian Awards qui se sont déroulées le mois dernier à Hollywood. Selon-vous, les MOR ont-ils un rôle important à jouer sur la scène internationale grâce au pur-sang arabe ?
Franchement, je pense que oui, avec nos souches maternelles qui sont les plus importantes. Et puis, les efforts que nous faisons. Quand, je dis nous, c’est tous confrères confondus au quotidien pour élever le mieux possible avec des tops étalons à l’international. L’aide de la SOREC, encore une fois, pour importer la semence des meilleurs étalons. Et puis, quand on a pas ce qu’on veut, on fait importer aussi directement et c’est ce que l’on fait d’ailleurs. Et donc, je pense que oui. Après ça, c’est clair que ça prend beaucoup de temps d’élever. Il faut beaucoup de patience et beaucoup de constance. C’est bien connu, “quand un cheval n’a pas un problème, c’est qu’il en a plusieurs.

En est-il de même avec le pur-sang anglais ?
C’est difficile d’élever le pur-sang anglais. Mais le but, c’est quand même de parvenir à augmenter le niveau de nos nés et élevés. Quand je dis né et élevé, c’est surtout de nos poulinières nées et élevées au Maroc, parce que c’est ça qui est important. On peut y arriver et on s’investit beaucoup pour ça.

A l’instar d’un Docteur Azzedine Sedrati ou d’un M’hammed Karimine, seriez-vous tenté d’aller courir en Europe avec des chevaux nés, élevés et entraînés au Maroc ?
Oui, à condition qu’il soient au bon niveau et de bien choisir les courses. Avant eux, d’autres propriétaires l’ont fait avec beaucoup de réussite: Zakaria, le Haras Royal, Sharif El Alami….Donc, pourquoi pas, bien sûr.

Quelle est votre politique en matière d’élevage ?
C’est de toujours augmenter le niveau en gardant un effectif réduit.

En moyenne, combien de chevaux faîtes-vous naître au Maroc, chaque année ?
Ca dépend des années, bien entendu. Mais entre vingt-cinq et trente chevaux, à peu près.

Et en France ?
Ça reste très réduit. On a quatre poulinières en pur-sang anglais et à peu près la même chose en pur-sang arabe. Evidemment, avec le pur-sang arabe, on peut faire du transfert d’embryons. Et donc, quand le résultat est bon, ça permet d’avoir des naissances en plus chaque année.

Votre parc étalon qui se compose actuellement de Mon Ali (Marchand de Sable), Zack Dream (Dream Well), Kbirzack (Rament), Mahaf (Klass Man) est-il susceptible d’évoluer durant les prochaines années ?
C’est très important de faire varier les courants de sang. Mais pour cela, nous n’avons pas les moyens d’importer beaucoup d’étalons différents. Et donc, on essaie de faire une allocation de budget la plus intelligente possible. C’est pour cela qu’on on a choisi d’envoyer des poulinières pur-sang locales à l’étranger, pour rencontrer des étalons top-niveau qu’on a pas du tout l’occasion d’importer. Comme ça, ça nous permet de varier les courants de sang chaque année. Mais encore une fois, au niveau du résultat, tout ça prend én-or-mé-me-nt de temps.

Avec l’écurie Zakaria Hakam, vous avez un objectif financier élevé ?
Oh, là, là….on ne fait pas de l’élevage et de courses de chevaux pour gagner de l’argent, ce n’est pas du tout l’objectif. Si l’objectif est d’avoir des ressources élevées, alors il vaut mieux en avoir d’autres, parce qu’on a bien vu dans le monde entier que les meilleurs élevages, les meilleures écuries et même les meilleurs entraîneurs, connaissent des creux plus ou moins importants. On peut être au top une année et beaucoup moins heureux les années suivantes. Donc voilà, ce qu’il faut, c’est de l’investissement personnel et beaucoup, beaucoup de constance

Comment jugez-vous la situation des propriétaires et des éleveurs au Maroc, et comment l’avez vous vue évoluer ?
On va dire que, pour ma part, malheureusement, je n’ai aucune influence en tant que propriétaire mais surtout éleveur, notamment sur les programmes de courses qui sont très perfectibles à mon avis. Les éleveurs devraient quand même être consultés, parce que quand on prépare des choses en amont, on aimerait bien avoir plus de visibilité. Maintenant, le monde est vaste. Et si on a des bons éléments, on peut toujours les envoyer à l’étranger, comme on disait. Mais bon, les entraîneurs non plus ne semblent pas être consultés. Donc, c’est dommage, je trouve. Ce qu’il faut, c’est quand même avoir une vision globale et, encore une fois, de la constance, car pour élever ça prend plusieurs années, encore faut-il qu’on trouve de quoi engager derrière et ça c’est vraiment très important. Et puis, je trouve aussi que c’est très très important d’avoir de belles structures. Là, la SOREC fait ce qu’il faut. Mais à mon avis, maintenant, il faudrait investir davantage dans l’effort de formation des ressources humaines pour toute la filière équine. Il faudrait avoir des vétérinaires spécialisés, des maréchaux-ferrants bien affûtés, des gestionnaires d’écurie et des gestionnaires d’élevage. L’école des jockeys est un excellent début et il faut continuer à former les hommes et les femmes, c’est essentiel. L’autre aspect concerne la logistique, par exemple, pouvoir faire des achats groupés de matières premières localement et à l’étranger. Il y a énormément de choses à faire pour développer davantage la filière.

Depuis 2009, avez-vous déjà jamais eu envie de tout plaquer ?
Parfois on trébuche, parfois on tombe. Et puis on se relève et on continue du mieux qu’on peut, c’est la vie. Donc, non, franchement.

Que vous changeriez-vous dans le milieu des courses marocaines si l’on vous confiait une baguette magique ?
Des programmes plus cohérents et surtout, comme je le disais, un investissement continu dans la formation, aussi bien des hommes que des femmes parce que c’est ça la clef de toute réussite. C’est en investissant dans la qualité, qu’on arrive à pérenniser une filière. Quand on regarde ce qui se passe au Japon, tant en élevage qu’en courses de chevaux, c’est la meilleure illustration qu’on puisse avoir.

Quel est votre regard sur la place des femmes dans la filière hippique marocaine ?
J’ai beaucoup de bienveillance pour celles qui travaillent tous les jours dans ce milieu et qui essaient de faire du mieux qu’elles peuvent. Mais ce n’est vraiment pas facile. Les hommes les plus gentils nous appellent leurs mascottes, alors que nous, nous aimerions simplement être traitées et respectées comme n’importe quel autre professionnel, qu’il soit homme ou femme. Ça, pour moi, c’est l’essentiel.

Prendre une femme comme entraîneur ou alors pour monter vos chevaux en compétition, c’est une hypothèse à laquelle vous avez déjà songée ?
Je suis très satisfaite de notre équipe actuelle y compris de Zouhair Madihi qui est jeune mais très professionnel et volontaire. Et puis ce qui m’importe le plus, c’est de travailler en équipe avec de vrais professionnels pour arriver ensemble à atteindre des objectifs communs. C’est en effet le travail d’équipe qui peut porter ses fruits à court et long terme. Peu importe que ce soit des hommes ou des femmes.


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